Publi #5 - Ce que le bébé sait faire avec sa bouche influence sa manière de percevoir la parole

Anne Vilain (GIPSA-lab), Marjorie Dole (GIPSA-lab, LPNC), Hélène Lœvenbruck (LPNC), Olivier Pascalis (LPNC), Jean-Luc Schwartz (GIPSA-lab)

En quoi consiste la recherche?

Est-ce que la manière dont les sons de la parole sont produits influence la manière de les percevoir ? Cette question, qui a provoqué des débats nombreux dans le domaine de la parole et de la phonétique, rencontre celle des neurones miroir : s’il existe dans le cerveau un système permettant de percevoir les gestes de l’autre en simulant mentalement ses actions, alors on peut supposer que l’on perçoit la parole aussi … avec sa bouche ! C’est ce que nous avons voulu tester sur des bébés, entre 6 et 9 mois, donc juste au moment où ils commencent à « babiller » (et produire ces fameux « bababa » ou « dadada » qui émeuvent tant les parents). Notre étude a cherché à tester si les bébés qui babillent et produisent des « b » et des « d » savent mieux les catégoriser que des bébés qui ne savent pas encore les produire.

Quelles sont les hypotheses de travail?

Nous avons utilisé une tâche d’appariement intermodal. Les bébés regardaient d’abord deux visages, l’un prononçant silencieusement « ba » et l’autre « da », et on enregistrait l’orientation de leur regard. Puis les bébés entendaient des sons comprenant soit uniquement des « b » soit uniquement des « d », mais avec d’autres voyelles. Ainsi un groupe de bébé entendait uniquement des sons comme « dé dou di du » et l’autre « bé bou bi bu ». Ensuite, on leur présentait à nouveau les deux visages articulant silencieusement « ba » et « da ». L’hypothèse de travail était que les bébés qui commencent à babiller et produire des « d » et des « b » comprendraient qu’il y a quelque chose de commun entre « ba » et « bé bou bi bu », l’action des lèvres, et aussi quelque chose de commun entre « da » et « dé dou di du », l’action de la langue. En conséquence, l’écoute des sons pour ces bébés changerait l’orientation de leur regard, vers « ba » pour ceux qui avaient écouté « bé bou bi bu » et vers « da » pour ceux qui avaient écouté « dé dou di du ». Pour les bébés qui ne babillent pas encore, l’orientation du regard ne devrait pas changer.

Quelle méthode a été utilisée ?

Ces recherches ont été menées au Babylab, un petit « laboratoire de recherche » au sein du laboratoire LPNC qui permet de mener des travaux sur le développement des compétences cognitives précoces du nouveau-né et du nourrisson (http://www.babylab-grenoble.fr/). La méthode utilisée consistait à mesurer par un dispositif de suivi du regard l’orientation du regard du bébé entre les deux visages présentés. Un questionnaire rempli par les parents permettait au préalable de savoir si les bébés babillaient ou non avant l’expérience. 95 bébés d’âge entre 6 et 9 mois ont ainsi été testés dans le Babylab.

Quels sont les résultats ?

L’analyse statistique des résultats a confirmé notre hypothèse : les bébés « babilleurs » ont changé significativement l’orientation de leur regard après écoute des sons, et pas les bébés non babilleurs. 

Une expérience contrôle a permis de vérifier qu’il s’agissait bien d’un effet du babillage et pas de l’âge (le test d’autres sons que le bébé ne sait pas encore produire à cet âge n’a pas fourni, au contraire, d’effet du son sur le regard). Cette expérience suggère que les capacités motrices participent de la construction des représentations qui permettent de catégoriser les sons de la parole. Ce résultat est tout à fait important pour les théories et les modèles de la parole, de son développement et de son ancrage cognitif.


Pour toutes informations:
Jean-Luc Schwartz Gipsa-Lab, Département Parole et Cognition Domaine Universitaire, BP46 38402 Saint Martin d’Hères cedex Tel : +33476574712
e-mail : jean-luc.schwartz@gipsa-lab.grenoble-inp.fr

 


Published on March 28, 2019